Malgré la genèse encore toute récente des « Forums Sociaux », on a déjà beaucoup écrit à leur sujet. Une charte en définit les objectifs et canalise le chemin pour y arriver.
Mais a-t-on suffisamment mis en lumière l’intuition qui se cache derrière ce concept nouveau ?
En a-t-on explorer toute la richesse de façon à permettre ensuite de mieux assumer encore les objectifs et les bases sur lesquelles construire sa concrétisation ?
Nous ne le pensons pas !
Et pourtant cet exercice pourrait être grandement utile au moment ou des questions se posent quant à son avenir. Une certaine expérience nous permet de le tenter !
1ère remarque : le constat à la base du concept est celui de la mondialisation actuelle dominée par l’omniprésence du marché comme système économique. Avec comme conséquence que « tout devient marchandise », y compris les travailleurs, producteurs de la richesse. C’est ainsi qu’il devient courant, même dans la tête de certains syndicalistes, de parler du « marché du travail »...
2ème remarque : cette prédominance du marché comme système économique est étroitement liée à la libéralisation des capitaux décidée par les pouvoirs publics de la plupart des pays développés et renforcée par l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui ont permis le développement sans précédent du monde de la finance que nous connaissons.
3ème remarque : l’économie de marché et la financiarisation ont fait en sorte que la « transaction » a remplacé la « relation » avec comme conséquence l’émergence de l’individualisation au détriment de la solidarité.
4ème remarque : la mise en place d’un tel système a influencé l’ensemble des relations économiques dans le monde et a donc des répercussions quant à l’ agir de ceux qui font vivre le système et ceux qui le subissent .
5ème remarque : le devenir progressif d’un tel monde, porteur d’une économie globalisante et déshumanisante, touche toutes les couches de la population et sur tous les continents.
Il a suscité une prise de conscience qui s’est propagée et traduite dans un leitmotiv simple et clair, « un autre monde est possible ». Et ce fut la naissance d’un premier « forum social ».
Nous avons donc ici la matière qui a permis de concrétiser dans un objectif commun une intuition fondamentale et pressentie par de nombreux citoyens soumis à ce système économique de marchée que pour en sortir et commencer à construire cet autre monde il serait efficace d’organiser un nouveau lieu de relation, il a été appelé : « forum social ».
6ème remarque : des le départ donc, on peut reconnaitre au concept « forum social » plusieurs composantes :
a/ une ambition extraordinairement vaste : celle de la construction d’un autre monde et non pas l’aménagement de l’actuel....
b/ ambition non pas initiée par une institution existante mais par des citoyens désirant se réapproprier la possibilité de vivre en acteurs de changement.
c/ toutes les disciplines utiles à la réflexion sont mobilisées, économique, sociologique, philosophique...toutes les compétences et tous les acteurs de la vie en société également sans oublier les artistes.
d/ sans déprécier les acteurs politiques, les membres des forums tiennent à rester libres vis-à -vis du monde politique. Ambition éminemment politique mais à traduire dans des formes d’organisations démocratiques nouvelles.
e/ l’ambition pour un autre monde inclut dans son essence même un rapport harmonieux avec la nature, le souci écologique n’est donc pas une à pièce rapportée mais fait partie intégrante de la démarche.
f/ idem pour l’ouverture aux réalités de la paix, de l’inter-culturalité.
g/l’ambition consiste de permettre le primat de la relation entre les citoyens et les peuples et pour cela il faut créer une logique d’action valable pour les différents lieux du système social. C’est à dire aussi bien au niveau micro-social des comportements individuels, au niveau des mécanismes à mettre en place et des institutions qui leur permettront de se développer.
7ème remarque : quelques conséquences de ces composantes :
1/ il faudra du temps. La durée est donc essentielle pour l’avenir du concept !
Le système économique actuel est sans doute réformable mais l’ambition à la base du concept est bien plus radicale : il s’agit d’en construire un nouveau avec le devenir de l’humanité au centre.
2/ la vitalité du concept « forum social » trouvera son énergie dans la mesure ou toutes les associations impulsant le mécanisme de la vie sociale, en accord avec la charte des forums, inviteront et stimuleront leurs membres (citoyens) à entrer dans cette vision du monde à construire en relation.
3/ les compétences des uns et des autres, loin d’être ignorées ou étouffées, seront enrichies et dynamisées grâce à cet apport indispensable dans ce travail de construction à réaliser ensemble en vue de l’émergence d’un autre monde, ce « bien commun » qui nous appartient.
4/ la responsabilité citoyenne doit se traduire aussi dans l’action politique, c’est la nouvelle forme d’exercice de la démocratie qui doit ici trouver ses marques. La construction d’un autre monde pourrait trouver dans la démocratie participative ses propres moyens d’action.
5/ les questions soulevées par l’écologie, la paix, les différences de culture, doivent être vues comme des richesses d’un bien commun à préserver, à respecter et non pas comme des contraintes à subir. L’intuition à la base du concept permet et exige même un renversement de perspective plein de promesse.
6/ en faisant appel à toutes les compétences et toutes les disciplines, le concept se veut aussi « globalisant » mais en étant basé sur le primat de la « relation », la globalisation mise en place va permettre l’émancipation et l’harmonie en lieu et place de l’asservissement et de l’isolement.
Conclusion :
« Forum Social », concept utopique sans doute mais ne l’enterrons pas trop vite.
Il est en effet riche d’une « plus value » considérable, d’une attente mondialement exprimée et souhaitée.
La réalisation de cette utopie se fera dans la relation à construire ensemble. Il s’agit donc de mettre en place une mécanique nouvelle entraînée par l’ensemble des citoyens, des associations, des syndicats, des politiques, prêts à intégrer cette « utopie » dans leur travail quotidien, ce n’est sans doute qu’ainsi que cette « plus value » pourra devenir réalité.
Le concept « forum social » doit donc se traduire à tous les niveaux, du local au global, et ne peut exister que si nous le faisons vivre. C’est à la fois sa faiblesse et sa force.
C’est aussi, pour tous ceux qui veulent le construire, pour tous les citoyens, pour toutes les associations, soucieux de démocratie, un sérieux « appel d’air » qui devrait leur permettre d’aller encore plus loin dans les objectifs originaux et précis qu’ils poursuivent au quotidien.
Juillet 2008
Francis de Walque