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Plénière d’ouverture : Le Forum social de Belgique et la crise mondiale – une crise pour qui ?

Francine Mestrum 0h0 −> 0h0

Permettez-moi tout d’abord de vous souhaiter tous la bienvenue à cette journée nationale du Forum social de Belgique.

Nous ne sommes pas encore très nombreux et je pense que ce fait même devra figurer parmi nos réflexions d’aujourd’hui. J’y reviendrai.

Personne ne peut ignorer que nous sommes confrontés aujourd’hui à une crise profonde. Cette crise a éclatée il y a deux ans sur les marchés financiers, mais en fait elle est le résultat d’une autre crise, économique celle-là qui couvait depuis quelque temps. Il est certain que les marchés financiers sont directement coupables des difficultés de nos banques, mais il ne faut pas oublier que la crise financière n’est que le résultat d’un malaise plus profond qui se traduit dans plusieurs domaines qui influencent notre vie quotidienne, crise sociale, climatique, alimentaire.

J’aimerais brièvement développer trois points.

D’abord, je veux mettre l’accent sur le caractère mondial de la crise, mais aussi sur ces spécificités européennes et belges.

Ensuite, je veux montrer que tous les sujets dont nous parlerons aujourd’hui sont liés entre eux et sont des dimensions de la crise globale.

Enfin, j’aimerais vous montrer comment nous pouvons chercher des solutions et quel est le rôle des mouvements sociaux progressistes dans ce domaine. Je veux conclure avec quelques réflexions sur une dernière crise qui n’est pas souvent mentionné et qui est celle de la gauche.

I. Un monde en mutation

La crise actuelle est au moins aussi grave que celle de 1929. Et comme il ya un siècle, elle s’accompagne de changements politiques qui vont faire émerger un monde nouveau.

Grâce à leur supériorité militaire, les Etats-Unis restent la force dominante. Mais d’un point de vue économique, la situation y est désastreuse. Des millions de chômeurs, des milliers de gens qui perdent leur maison, mois après mois, une industrie en perdition. Des millions d’immigrés aussi, surtout des latinos, qui ont peu de droits et vivent dans la plus grande précarité.

L’Afrique est la plus grande victime de cette crise. Les investissements y ont diminué, sauf ceux de la Chine, les émigrés envoient moins d’argent à leurs familles, l’aide au développement risque de baisser.

L’Amérique latine souffre encore des conséquences de la crise sociale d’il y a vingt ou trente ans. Mais le sous-continent est particulièrement dynamique et il y a des expériences positives avec la recherche d’un socialisme du 21ème siècle. Ce socialisme, chers amis, est une recherche de quelque chose de nouveau, ce n’est pas un pas en arrière, vers le passé.

En Asie également, il y a une dynamique importante et tout indique que la Chine est en train de devenir une nouvelle superpuissance susceptible de menacer l’hégémonie des Etats-Unis.

Et l’Europe ?, me direz-vous. C’est un vieux continent , en train de vieillir. Ce sont d’anciennes puissances coloniales qui n’ont pas encore compris que les peuples opprimés de jadis sont en train d’élever la voix et de s’opposer aux anciens maîtres blancs. ‘La haine de l’occident’, comme l’explique Jean Ziegler. Les Africains se cherchent de nouveaux partenaires et en trouvent en Chine et au Brésil. L’Europe regarde et laisse perplexe. Elle essaie de se défendre avec des accords commerciaux qui sont de plus en plus refusés par les pays pauvres.

L’Union européenne est à bout de souffle. Le Traité de Lisbonne qui aurait dû lui donner un nouvel élan est arrivé trop tard. Il n’y a plus aucun pays qui demande une ‘coopération de plus en plus étroite’. Bien au contraire. C’est le chacun pour soi. La Grèce a d’abord été abandonnée à son sort, puis a été livré au FMI. Finalement, elle sera aidée, mais au prix d’une politique de rigueur dont souffrira le peuple et au prix d’une privatisation de ses entreprises publiques. Ce manque de solidarité est une défaite politique et morale. Je suppose qu’il y a ici pas mal de gens qui n’aiment pas l’Union européenne ne et qui se réjouissent déjà de l’éclatement de la zone euro. Pourtant, je veux souligner que sans euro, sans solidarité, les conséquences seraient encore plus graves, même pour la Belgique.

II. Une crise, de multiples dimensions

C’est pourquoi nous sommes ici présents aujourd’hui. Le 1 juillet la Belgique assumera la présidence de l’Union européenne. Cette présidence n’a plus la même importance que dans le passé, à cause du nouveau traité et de la présidence permanente du Conseil. Mais elle reste une opportunité pour mettre des points à l’ordre du jour, pour mettre l’accent sur la nécessité de préparer l’avenir. Idéalement, c’est une façon de préparer le terrain pour une Europe solidaire, sociale et soutenable.

Les différents sujets dont nous parlerons aujourd’hui seront aussi à l’ordre du jour de l’UE. Tous sont liés à la crise économique et financière qui, d’une part, signifie le triomphe du néolibéralisme pour une petite élite mondiale de riches, mais d’autre part, signifie la souffrance sociale pour les populations.

La crise alimentaire était le premier signal du début de la crise financière. Certes, la production de plus en plus importante de bio-carburants, a également joué un rôle, mais elle était surtout liée à la spéculation sur les produits alimentaires dans le commerce international. Cela rapportait plus que les investissements dans l’économie réelle et que la spéculation ‘normale’ sur la Bourse. Cette crise alimentaire montre l’immoralité du système appelé capitalisme. Les trois quarts du milliard de personnes qui souffrent de la faim dans le monde, sont des paysans qui ne sont pas payés convenablement pour leur production. Il est donc important de plaider pour une agriculture paysanne qui donne aux paysans la possibilité de produire pour eux-mêmes et pour leur environnement direct. La crise laitière nous a montré l’importance de sortir de l’agrobusiness et de mettre en place une réforme de la politique agricole débouchant sur une souveraineté alimentaire en Europe et ailleurs dans le monde. L’avenir de l’agriculture sera également à l’ordre du jour de la présidence belge. Nous ne pouvons qu’espérer qu’il s’agira d’une réforme écologique.

Si ce n’est pas le cas, l’exode rural se poursuivra dans le tiers monde. Les paysans quittent leur village pour s’installer dans les bidonvilles des grandes villes. Les classes moyennes essaient d’émigrer, par manque de perspective pour elles-mêmes et pour leurs enfants. Des centaines, voire des milliers se noient sur les côtes de la méditerranée. D’autres arrivent à Bruxelles, Anvers, Londres, Berlin ou Amsterdam. Ce sont des sans-papiers, victimes d’employeurs sans scrupules et d’autorités sans vision ni politique. La militarisation de la politique d’immigration de l’Union européenne ne peut résoudre le problème. Dans ce dossier également, il faut montrer du doigt les inégalités croissantes et le manque de perspectives de survie dans de nombreux pays pauvres.

Le troisième thème est celui de la crise climatique. La présidence belge aura la tâche de repositionner l’Europe lors du prochain sommet climatique à Cancun, au Mexique. Même si nous critiquons l’Union européenne pour l’insuffisance de ses propositions, n’oublions pas que l’Europe, avec ses propositions actuelles, va plus loin que tous les autres pays industrialisés, et aussi plus loin que la Chine. Mais cette crise est la conséquence d’une croyance déplacée en un progrès sans limites, en un modèle de production et de consommation non-soutenable. Si nous sommes toujours en mesure de résoudre cette crise, la redistribution mondiale en sera nécessairement un élément crucial. Un capitalisme débridé n’est pas soutenable, jamais et nulle part.

Inévitablement, cette crise climatique provoquera de nouveaux conflits. Des inondations, des sécheresses, des calamités naturelles de toutes sortes se multiplient. Il y aura de plus en plus de réfugiés climatiques qui menaceront les chances de survies d’autres sociétés. La façon dont nos Etats essaieront de maîtriser ces nouveaux conflits est déjà visible dans le secteur de la coopération au développement qui lentement mais sûrement se militarise. Certes, nous devons lutter contre les armes nucléaires, mais cela ne suffira pas pour assurer la paix.

La paix est également menacée par une crise sociale qui n’a jamais été aussi grave pour la vie des gens qu’aujourd’hui. Même ceux qui échappent au chômage et à la pauvreté, souffrent du stress sur leur lieu du travail. Les travailleurs sont contraints de se concurrencer. Ce stress est insupportable et en France il a déjà provoqué plusieurs suicides. Dans ce domaine, nous ne pouvons qu’accuser l’Union européenne. Pendant trop longtemps, on nous a promis une ‘Europe sociale’, tandis que les directives néolibérales démantelaient notre modèle social. Après, on nous a promis une politique contre la pauvreté. Mais celle-ci restera également lettre morte. Ici, nous n’avons qu’un seul mot d’ordre pour le gouvernement belge. Nous voulons en finir avec la pauvreté. La pauvreté doit être déclarée comme étant illégale. Et notre protection sociale, les pensions, les soins de santé, les services publics doivent être renforcés. Ces droits économiques et sociaux sont des droits humains et sont la seule façon pour donner un sens concret aux droits civils et politiques. Unir nos forces syndicales et associatives pourrait constituer un moyen particulièrement efficace pour y parvenir.

Et qu’on ne nous dise pas que c’est impossible parce que trop cher. La crise financière nous a montré que certains continuent de faire des bénéfices juteux, avec des salaires de plus en plus élevés, des bonus et des dividendes. La dette privée est socialisée. La fraude fiscale prend des proportions inouïes. Et les réformes qui nous étaient promises il y a deux ans, se font attendre. Tout indique que le G20 du mois de juin n’acceptera pas de taxe sur les transactions financières. Les banques et les fonds d’investissements sont aujourd’hui en train de spéculer contre les Etats qui les ont sauvés. Une preuve de plus de l’immoralité du système.

Afin de trouver une solution à ces différentes dimensions de la crise actuelle, il y a un élément indispensable qui est trop souvent oublié, même par les mouvements de gauche. Il s’agit de la lutte des femmes pour faire respecter leurs droits, ce sont elles qui portent le monde sur les épaules. Ce sont les femmes qui sont responsables de la vie et de la reproduction de la vie. Néanmoins, elles doivent continuer de se battre pour avoir le droit de codécision dans la pratique. Voilà l’injustice la plus élémentaire et je suis convaincue qu’aussi longtemps que les droits des femmes ne seront pas respectés, aucune issue durable à la crise n’est possible. Les femmes sont la vie et elles sont indispensables pour résoudre la crise alimentaire, le problème des migrations, la crise sociale, les conflits, la crise climatique et bien entendu, la crise financière. Car c’est cette dernière crise qui est à l’origine de nos difficultés d’aujourd’hui, c’est une crise qui plonge ses racines dans la recherche du pouvoir envisagé non pas comme un service à la collectivité mais comme une domination sur les autres en sachant que parmi ces autres les femmes sont les premières victimes. Désolée de devoir le dire, mais les hommes ne sont pas innocents dans cette affaire.

III. L’importance des mouvements sociaux progressistes

Cette crise nous a montré que les institutions de l’Union économique et monétaire européenne ne suffisent pas, qu’elles ne sont pas en mesure de repousser une attaque en règle contre l’Euro.

Cette crise nous montré aussi la crise identitaire de l’Europe actuelle. Les contradictions internes sur la vision de ce qu’est et de ce que pourrait être l’Union européenne sont devenues tellement grandes qu’elles rendent impossible toute politique cohérente.

Ne nous trompons pas. Le néolibéralisme est toujours en train de gagner. Aujourd’hui, le pouvoir est entre les mains des sociétés transnationales et des marchés financiers. Imperceptiblement, les Etats sont devenus des instruments au service des marchés. L’Union européenne est le symbole d’un tel pouvoir, avec une démocratie limitée et sans politique sociale. Dans cette Europe-là, on est en train de démanteler les derniers bastions du contre-pouvoir.

Si, en comparaison avec le reste du monde et notamment avec le tiers-monde, notre niveau de vie est encore relativement bon, c’est parce que nous avons des mouvements sociaux forts, parce que nous avons des syndicats puissants qui ont pu bloquer les attaques les plus virulentes. Mais pour combien de temps encore ?

Pourtant, il n’y a que la gauche qui peut offrir des solutions de rechange. Seule la gauche peut plaider pour des réformes crédibles des institutions, pour une autre Banque centrale, pour un pacte de solidarité entre pays, pour une Europe sociale et démocratique.

Malheureusement, la gauche traverse également une crise sérieuse. Nous sommes les spécialistes des analyses, mais il nous manque des alternatives crédibles. Notre message – pour autant qu’il nous reste un message – n’est pas en mesure de convaincre les gens. Le temps est trop limité pour faire ici l’analyse de cette crise, mais il me semble qu’il nous faut d’urgence un examen de conscience, car la crise de la gauche tient aussi à une crise plus généra le de nos institutions, de notre démocratie, voire, de la modernité.

Voilà notre défi le plus important. Aujourd’hui, nous avons une opportunité de faire entendre un message clair à notre gouvernement. Disons en toute clarté que cette crise ne se résout pas avec des programmes de rigueur de plus en plus forts, avec des économies sur les politiques sociales. Ce qu’il nous faut, c’est d’abord une égalité des hommes et des femmes, davantage de solidarité, davantage de durabilité. Nous devons souligner et répéter que nous ne voulons pas payer pour leur crise. Le forum social est l’instance idéale pour promouvoir , en respectant notre diversité, une solidarité à toute épreuve, au niveau local, national, régional et mondial.

Francine Mestrum, www.globalsocialjustice.com


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